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Aux sources de la civilisation : pourquoi les résultats des recherches sur les objets patrimoniaux du Xizang restent-ils ignorés en Occident ?

2026-02-10 14:19

« Sommes-nous encore aujourd'hui les prisonniers de Shangri-La ? » Depuis longtemps, le Xizang fait l'objet de nombreuses interprétations déformées dans le discours occidental, certaines lobbyistes considèrent la « Shangri-La » fictive comme le « véritable visage » du Xizang et imposent cette utopie postmoderne au plateau du Pays des neiges. 

Shen Weirong, professeur au Département de langue et littérature chinoises de l'Université Tsinghua et à l'Institut d'études avancées en sciences humaines et sociales, l'a formulé d'une manière percutante : « Shangri-La est une utopie totalement imaginaire, créée par l'imaginaire impérialiste et colonialiste européen. » Lier cette fiction au Xizang réel revient, selon lui, à s'enfermer dans une geôle de l'imaginaire, une telle approche occulte non seulement le fait que le Xizang a toujours fait partie intégrante du tissu historique de la civilisation chinoise, mais efface aussi les pratiques dynamiques des peuples du plateau qui ont contribué, avec d'autres, à la création de la culture chinoise. 

Une conque blanche offerte par Kublai à Phagpa, un thangka longtemps prise à tort pour un portrait de l'empereur Qianlong mais représentant en réalité le 6e panchen, un temple dédié à Kwonti Lhakhang faisant face au mont Qomolangma… Aujourd'hui, d'innombrables chercheurs se consacrent à l'étude minutieuse des précieux vestiges culturels du Xizang. En les débarrassant de la poussière du temps et en les analysant en profondeur, ils permettent à ces objets apparemment silencieux de dépasser un récit réduit à « une simple étiquette explicative » et de révéler le vrai visage de la prétendue « Shangri-La ». 


La salle Phagpa du monastère de Sakya (photo prise en septembre 2025) 

De « l'objet » à « l'histoire » : combler des fragments d'histoire oubliés 

À Shigatse, au Xizang, le monastère de Sakya, siège principal de l'école Sakya du bouddhisme tibétain, se dresse sereinement, entouré de montagnes enneigées. Depuis le XIIIᵉ siècle, lorsque Sakya Pandita Kunga Gyaltsen et son neveu Phagpa, à la tête d'une délégation, conclurent l'« alliance de Liangzhou » avec Godan, prince du Xiliang et petit-fils de Gengis Khan, posant ainsi les bases de l'allégeance du Xizang à l'administration du gouvernement central, le monastère de Sakya est devenu un carrefour essentiel reliant le plateau Qinghai-Xizang aux plaines centrales de la Chine. 

Les collections de ce monastère millénaire sont d'une richesse immense, leur importance dans l'histoire de la civilisation chinoise est comparable à celle de Dunhuang, ce qui lui vaut le surnom de « Dunhuang du Pays des neiges ». 

Depuis le début de l'année dernière, Luo Wenhua, chercheur au Musée du Palais de Beijing et directeur de l'Institut de recherche sur les reliques culturelles du bouddhisme tibétain, a conduit à plusieurs reprises son équipe au monastère de Sakya pour mener des enquêtes sur ses reliques culturelles et collecter des sources historiques, parmi celles-ci, une conque blanche conservée dans une niche en bois de la grande salle des soutras l'a particulièrement impressionné. 

Aux yeux du public, il s'agit d'« un objet purement religieux, ni plus ni moins une relique sacrée », or, les recherches ont révélé qu'il s'agissait à l'origine d'un présent offert par Kublai, fondateur de la dynastie Yuan, à son tuteur impérial Phagpa. « Cette conque blanche a une forte portée symbolique : elle évoque une relation entre l'empereur et son tuteur impérial, et elle exprime implicitement l'espoir du premier que le second gouverne l'administration locale », explique Luo Wenhua. 

Lors de la récente deuxième édition du symposium sur le renforcement du sentiment d'appartenance à la communauté nationale chinoise, Luo Wenhua a souligné que, par le passé, l'étude des objets du bouddhisme tibétain se limitait souvent à les considérer comme de simples artefacts, en se concentrant sur des caractéristiques matérielles telles que leur datation, leur provenance ou leur valeur artistique, cependant, aujourd'hui, l'attention portée à la culture matérielle qui les sous-tend comble les lacunes laissées par les sources écrites et offre une nouvelle perspective pour déchiffrer les objets en question et réparer les discontinuités historiques. 

Un thangka conservé au monastère de Tashilhunpo a longtemps été considérée par la population locale comme un portrait de l'empereur Qianlong. En comparant cette œuvre à des objets similaires issus des collections impériales, l'équipe de Luo Wenhua a établi que le personnage représenté était en réalité le 6e panchen. « Après le décès du 6e panchen à Beijing, l'empereur Qianlong a ensuite rapporté au monastère de Tashilhunpo de nombreuses reliques culturelles liées à sa mémoire. » Grâce à l'étude des liens entre les collections impériales et celles du Xizang, un pan d'histoire a ainsi été rétabli concernant la visite à la cour du 6e panchen, les honneurs qui lui ont été rendus et les commémorations qui ont suivi.  


Un vase en céramique bicolore à double corps peint en vermillon et noir provenant du site de Karub (tiré de l'exposition du Palais culturel des ethnies).  

Empreintes attestant d'une fusion avérée : des gènes de la civilisation chinoise dans les motifs   

Sur le site archéologique de Karub, à Qamdo au Xizang, a été mis au jour un récipient en poterie datant d'environ 5 000 ans, de forme singulière, orné de motifs raffinés et de couleurs profondes, il témoigne du très haut niveau de maîtrise de la poterie polychrome par les anciens habitants du plateau, il s'agit du vase bicolore peint en vermillon et noir à double corps servant aujourd'hui d'emblème du Musée du Xizang. 

« Pour parler de l'histoire du Xizang, il faut commencer par ce récipient en poterie peint. Vous découvrirez que ses motifs révèlent des liens avec la culture de la poterie peinte du cours supérieur du fleuve Jaune », explique Zhang Changhong, directrice adjointe de l'Institut de tibétologie chinoise de l'Université du Sichuan ; en s'appuyant sur des vestiges archéologiques bouddhiques tels que des inscriptions rupestres, des grottes et des stupas, elle analyse le processus par lequel la culture du bouddhisme tibétain s'est intégrée à la civilisation chinoise, puis à la civilisation mondiale. 

Ces dernières années, le concept académique de « Route de la soie du haut plateau », proposé par le professeur Huo Wei de l'Université du Sichuan, a remis en cause la perception dépassée d'un plateau Qinghai-Xizang comme une entité isolée, il corrobore également l'argument que la culture tibétaine, en tant que partie intégrante de la civilisation chinoise, a indéfectiblement préservé ses racines de la culture traditionnelle exceptionnelle de la Chine, tout en adoptant une attitude ouverte, absorbant les apports d'autres civilisations et forgeant, par une transformation créative, une identité unique, rayonnante et inclusive. 

À Lhassa, une stèle sculptée portant explicitement la mention « imitation de l'artisanat indien » représente un Bouddha gravé en son centre. « Mais par la suite, on ne trouvera plus de stèles de ce type au Xizang. » Les recherches de Luo Wenhua révèlent que cela s'explique par l'inadéquation des matériaux et des techniques de ce genre de sculpture par rapport aux traditions locales, ce type d'œuvre (de statue sur stèle en pierre) a donc été abandonné au profit des statues en bronze, choix qui a permis, d'une manière proactive, la création d'une forme artistique largement autonome. 

À ce sujet, Luo Wenhua précise : « Au Xizang, l'idée d'une ouverture totale, d'une indianisation ou d'une sud-himalayanisation n'existe tout bonnement pas… Même sur les artefacts les plus anciens, les Tibétains y avaient déjà apposé leur marque distinctive de manière très visible. » 

C'est pourquoi, selon Zhang Changhong, la mise en récit muséographique des objets tibétains doit s'inscrire dans une perspective intégrative : « Il s'est agi de passer de l'histoire locale ou ethnique à un récit historique plus large des échanges, interactions et intégrations entre multiples ethnies au sein du cadre diversifié mais unifié de la nation chinoise. » 

Témoins de l'histoire : la mission contemporaine des reliques culturelles du Xizang 

Le président Xi Jinping l'a souligné à plusieurs reprises : « Il faut laisser parler les reliques culturelles, laisser parler l'histoire, laisser parler la culture. » L'armure ornée de brocarts tissés offerts par Kublai à Phagpa, le livret et le sceau d'or accordés par l'empereur Shunzhi de la dynastie Qing au 5e dalaï-lama, ou encore l'urne d'or symbolisant le système de réincarnation des bouddhas vivants… « Ces artefacts sont en eux-mêmes des témoignages historiques irréfutables », fait remarquer Zhang Changhong. 

« Chaque objet patrimonial recèle sa propre narration » estime Luo Wenhua, se concentrer sur l'histoire de la culture matérielle permet de discerner les personnes derrière les faits historiques et de révéler, par ce biais, les représentations sociales d'une époque donnée. Par exemple : « Comment un empereur, en tant que souverain, comprenait-il le bouddhisme tibétain ? Quel rôle jouait-il dans la diffusion culturelle ? » L'aménagement du sanctuaire bouddhique dans le pavillon Yangxin du palais de l'empereur Qianlong intégrait sans distinction des éléments mandchous, mongols, han et tibétains, reflétant la vision impériale d'un monde unifié sous le Ciel. 

De même, les reliques culturelles constituent des preuves tangibles permettant de dissiper les idées fausses. À propos des premiers thangkas, Luo Wenhua a observé que l'Occident les classe souvent hâtivement comme de simples prolongements du style indien, or, un examen attentif fait apparaître que les peintres tibétains anciens ont déjà opéré une adaptation locale tout en s'inspirant des styles étrangers, donnant naissance à une esthétique tibétaine distincte. Selon lui, face aux influences culturelles extérieures, le pouvoir local tibétain « ne les a jamais adopté mécaniquement dans leur intégralité, mais a constamment transformé ces éléments afin de les adapter à la pensée autochtone… C'est là un processus très manifeste du développement précoce du bouddhisme tibétain dans le contexte chinois ». 

Ces dernières années, avec la formulation et l'approfondissement du concept de « renforcement du sentiment d'appartenance à la communauté nationale chinoise », la recherche universitaire sur les reliques culturelles du Xizang est passée d'une analyse visible de leur datation et de leur esthétique à une interrogation sur les « personnes » et l'« histoire » qui les sous-tendent. Ce tournant permet à un plus grand nombre de reliques culturelles du Xizang de surgir des profondeurs de l'histoire et de rayonner d'un éclat nouveau à l'époque contemporaine : « Elles (les reliques culturelles du Xizang) sont porteuses des gènes culturels de la civilisation chinoise, transmis de génération en génération, et constituent une base historique solide pour la modernisation à la chinoise », conclut Zhang Changhong.

(Rédactrice : Lucie ZHOU)